C'était en deux-mille onze
Le courage : courage dans la Résistance, courage dans le combat politique, courage face à la maladie, courage face aux calomnies d’une violence extrême qui pourtant ne l’ont pas fait dévier de la ligne qu’il s’était fixée : alors qu’il maîtrisait parfaitement l’art de la langue française et qu’il avait le trait parfois féroce ; il s’est toujours refusé, lui, au relâchement langagier et aux attaques personnelles.
Il fut - et, dans le contexte d'aujourd'hui d’un Etat si loin d’être irréprochable, cela mérite tout particulièrement d'être rappelé – il fut, l'artisan d'une extension sans précédent des libertés publiques, le défenseur sourcilleux de l'équilibre de nos institutions et de la séparation des pouvoirs, le garant intraitable de la liberté d'expression, le gardien de l'Etat de droit. Robert Badinter s’en souvient mieux que quiconque. Il a, avec Pierre Mauroy et Gaston Defferre, accompli la grande réforme de la décentralisation dont la droite prend aujourd'hui le contre-pied pour mettre au pas les collectivités territoriales que François Mitterrand avait libérées pour rapprocher le pouvoir des citoyens. Il avait une profonde compréhension des jeunes et de leur capacité de révolte. Il n'aurait pas, lui, moqué les jeunes qui manifestent contre les réformes injustes, lui qui en Mai 68, déclare à l'Assemblée Nationale : « la jeunesse n'a pas toujours raison mais le pouvoir qui la méconnaît et qui la frappe a toujours tort ».Amoureux des livres, familier des libraires, il a aussi soutenu toutes les formes de création contemporaines et populaires, du spectacle vivant à la Fête de la Musique, inventée par Jack Lang. Epris du riche patrimoine Français, infiniment sensible à la beauté des églises Romanes que notre région compte en nombre, il eut aussi l'audace de gestes architecturaux à la pointe de la modernité, qui ont redessiné la capitale, n’est-ce pas Bertrand : la Pyramide du Louvre, la Grande Arche de la Défense, la grande bibliothèque qui porte désormais son nom. Ici, nous lui devons l'inscription du Marais Poitevin au nombre des grands travaux présidentiels, seul projet rural retenu à ce titre. Ce fut un soutien décisif pour la sauvegarde et le développement de notre « Venise Verte » que menaçait un tracé d'autoroute brutal pour cet éco-système fragile et unique.
François Mitterrand fut aussi visionnaire et notamment dans un domaine d'une actualité brûlante : l'Europe. On sait avec quelle détermination inflexible, il a relancé la construction de cette Europe qu'il avait trouvée moribonde. Jamais il n'a voulu qu'elle se limite à un grand marché libre-échangiste : « l'Europe, disait-il, n'est pas une manufacture ». Il voulait non seulement une union monétaire mais aussi une union économique capable d'investissements à long terme pour préparer l'avenir ensemble. Il a inlassablement plaidé pour une Europe sociale « faute de quoi, écrivait-il, les travailleurs d'Europe détourneront la tête et ces regards absents livreront la Communauté à la solitude des mourants ».
Enraciné dans ces lieux, Jarnac et la Charente, dont il disait combien les paysages et les traditions l'avait façonné, François Mitterrand était en même temps habité par une ample vision du monde : sa pensée et son action articulaient avec aisance ces deux dimensions. Il avait le sens du temps long, des lenteurs de l'histoire et, tout autant, celui des accélérations et du « moment à empoigner » pour infléchir le cours des choses. Il incarnait personnellement et donc comprenait profondément les différentes facettes (« contraire n’est pas forcément contradictoire », disait-il) de l’histoire et du peuple de France. Cet alliage et cette alliance de tout ce que nous sommes et tout ce qui nous a faits, il les a mis au service d'une ambition transformatrice et d'un projet non seulement de société mais, comme il disait, de civilisation. C'est peut-être la plus actuelle et la plus féconde de ses leçons. Conserver ce qui doit l’être et transformer, cela doit aller ensemble. « On est du pays de son enfance » disait-il « et mon enfance, c'est la Charente », écrivait-il dans le très joli texte que nous vous avons offert en souvenir de cette journée. C'est d'abord cette ville de Jarnac dont il aimait qu'elle cultivât le respect de soi et celui des autres, mêlant comme un trait de civilisation locale qu'il appréciait l'art de la bonne distance et la solidité de liens que ne rompent pas les désaccords passagers.
Merci à vous, François Mitterrand, de nous unir, ici et maintenant."
Ségolène Royal.