Alain Minc est un esprit brillant, subtil mais péremptoire. Il ne pèche pas par un défaut de confiance en ses capacités intellectuelles. On sent qu'il
jouit d'être qualifié assez régulièrement de conseiller et d'inspirateur de Nicolas Sarkozy. Difficile d'ailleurs d'entendre parler d'une personnalité emblématique sans qu'Alain Minc ne soit
cité comme étant son conseiller ! Ce doit être un métier passionnant que de conseiller et de n'avoir jamais à payer !
Pourtant, il me semble qu'il commence à être atteint non par le vertige des grandeurs mais par celui d'une parole qui, à force d'être entendue et sollicitée, s'enivre de sa propre existence et ne sait plus garder la mesure. Le mépris s'est installé avec ses quartiers d'hiver dans certains de ses récents propos, qu'on a traités sur le mode badin mais qui méritent mieux. Plus de colère.
N'a-t-il pas déclaré, pour dénigrer Ségolène Royal et louer Nicolas Sarkozy, que "lui est dans un séminaire de doctorants à Harvard et elle dans un centre d'apprentissage à Niort" (Marianne) ? Ce pourrait être seulement l'expression vive d'un choix politique mais pourtant il y a dans ce dénigrement un ton, une humeur, une condescendance aigre franchement détestables. Pourquoi ?
D'abord, parce que la comparaison paraît totalement inadaptée à la réalité des tempéraments qu'elle prétend opposer. Sans même aborder le fond des politiques, les atouts du président de la République, ses qualités d'impulsion, son énergie, sa plénitude d'existence, son pragmatisme sont à l'évidence médiocrement définis par le statut de "doctorant à Harvard" qui renvoie à un goût du savoir pur, à une passion de la théorisation peu compatibles avec une action présidentielle qui, en s'accomplissant, invente son objectif. Quant à Ségolène Royal, l'accoler absurdement à un centre d'apprentissage, certes dans sa région, ne peut pas être insultant pour elle si cela l'est pour ce type d'établissement considéré avec un élitisme qu'aujourd'hui on espérait dépassé.
En effet, la substance même du contraste choisi par Alain Minc révèle encore une croyance dans ce qui serait la supériorité du monde de la conceptualisation et des "gens qui savent" contre les catégories modestes et pratiques de l'empirisme. On a évidemment le droit, sur le plan des principes, de mettre au plus haut l'esprit qui analyse et élabore et, loin derrière, la main qui appréhende et touche le réel, l'invention au jour le jour d'une connaissance directe et immédiate. Mais en ces temps où la crise, sous toutes ses facettes, a manifesté la gravité du bouleversement, la défaillance des experts et les limites des politiques, en quelque sorte l'imprévisibilité d'un monde qui n'est plus maîtrisable et n'enseigne que la modestie aux puissants, peut-on toujours, comme Alain Minc, s'en tenir à une antienne qui n'a rien appris et fait de l'arrogance du savoir contre les leçons de la vie la clé du succès ? L'élitisme, aujourd'hui, n'est pas seulement insupportable moralement à cause de son attitude de rejet mais il est devenu techniquement injustifiable. Il n'est plus personne qui puisse se dire secours et recours suprêmes. La démocratie, c'est une bonne volonté collective qui ne cherche plus à se payer de mots et tente de composer le mieux possible avec les surprises et les incertitudes de la réalité.
Enfin, j'avoue que, de la part d'un Alain Minc qui, compte tenu de son importance, de ses responsabilités aussi bien intellectuelles que médiatiques, a des devoirs, le registre de la dérision et du mépris est encore plus choquant. On perçoit bien ce qu'Alain Minc a voulu signifier avec ce sarcasme. Qu'il n'hésitait pas à bousculer les bienséances et qu'il disait forcément "juste" puisqu'il parlait sans fard ni décence. Mais l'expression du mépris rend caduque toute prétention au vrai. Celui-ci ne peut être débattu que dans un échange qui laisse sa chance à l'autre. Jean Genet n'avait pas tort de refuser "de se moquer parce qu'il avait trop à faire d'aimer ou de haïr". Aimer, haïr, c'est prendre l'autre au sérieux, voire au tragique. C'est le considérer sous une double face antagoniste mais c'est le considérer. Mépriser, c'est au contraire renvoyer l'autre dans une manière de néant puisque c'est le priver d'une contradiction pour ne lui offrir que la moquerie. Il n'est même pas digne d'une véritable offensive. Ce regard petit porté sur Ségolène Royal n'ennoblit pas celui qui l'a choisi pas davantage qu'il n'honore le président qui bénéficie de cette pitoyable pique.
Qu'on me pardonne d'avoir traité avec tant de gravité un propos que d'aucuns ont pu trouver drôle, sarcastique et éclairant. Il fallait bien que je ne tombe pas
dans le travers que je dénonce. Je suis sûr qu'Alain Minc n'aurait pas aimé pâtir du mépris dont il a gratifié Ségolène Royal.
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