On a beaucoup écrit sur l'isolement de Ségolène Royal.
Pourtant quel leader politique peut se prévaloir d'un tel soutien populaire qui remplit les salles, inonde la toile ?Afin de réduire l'effet de ce phénomène, on a entendu le pire. Ces militants seraient des idéolâtres sans conscience politique. Mais la campagne régionale très politique de la Présidente de Poitou-Charentes a balayé cette image. Le résultat t rès élevé du premier tour avec 38.98% des voix la conforte dans ses choix politiques. Ségolène Royal porte une orientation politique.
PAROLE DE MILITANT, Bruno militant socialiste
Il faut noter que je ne connaissais même pas l’existence de Désirs d’avenir à l’époque, et que je n’avais pas vraiment pris conscience du mouvement qui allait porter Ségolène Royal largement en tête dans la compétition avec les deux autres candidats.
En fait, je n’avais pas fait mon choix et j’assistais aux réunions organisées par les soutiens de trois candidat(e)s pour essayer de me faire honnêtement une opinion. Je dois dire que j’ai hésité jusqu’au dernier moment, et que je trouvais à chacun des avantages et des inconvénients dans l’optique d’un duel avec Sarkozy.
Bref, j’ai finalement voté pour Dominique Strauss-Kahn (1). Cependant, au vu des résultats, j’en ai tiré la conclusion que ce choix était assez conforme aux résultats obtenus par DSK dans les centres villes et notamment à Paris où je vis, mais qu’il n’était certes pas représentatif de la majorité des militants PS et au-delà.
Ce qui m’avait frappé chez les soutiens de Ségolène Royal, c’est la diversité à tous les points de vue ; et aussi, la liberté de paroles qui était laissée à chacun, et qui tranchait avec le discours assez souvent figé et stéréotypé qu’on pouvait entendre, notamment du côté de chez Fabius. Enfin ce qui me semble a posteriori caractériser la posture des Strauss-Kahniens, c’est un certain sentiment de supériorité intellectuelle (et pour être vraiment honnête, peut-être en tant qu’universitaire n’y ai je pas tout à fait échappé) qui aurait à lui seul justifié qu’on vote pour leur candidat.
Je me souviendrai toujours de la réaction d’une « camarade », juste après l’annonce de la victoire écrasante de Ségolène Royal, qui m’avait sidéré ; elle s’est en effet levée pour s’exprimer à peu près en ces termes : « Moi, je ne peux pas faire campagne pour cette bonne femme ! » L’assistance lui a gentiment suggéré de ne pas se laisser aller à une telle manifestation d’hostilité publique.
Mais j’étais quand même édifié.
Pour moi, comme militant, il n’y avait plus de question à se poser, il fallait soutenir loyalement et à fond la candidate élue démocratiquement et, qui plus est, sur un score sans appel. On ne reviendra pas sur le déroulement de la campagne.
Je n’ai pas compris sur le moment que le premier secrétaire – certes après une défaite – ne profite pas de l’élan populaire de la campagne pour organiser rapidement le congrès, qui aurait permis d’établir un leadership au PS et surtout d’enfin le régénérer en s’appuyant sur tous les militants que S. Royal avait su attirer. Bon, évidemment, maintenant j’ai compris, (le fameux « tas de neige » de F. Hollande), même si je continue à avoir un peu de mal à saisir, par ailleurs, le fonctionnement assez ésotérique du parti (2)
Cependant, quand enfin le congrès de Reims s’est profilé, j’avais eu le temps de comprendre à quel point le Parti était sclérosé, rongé par ses jeux d’appareil stériles, mais surtout incapable de penser, de faire naître un projet novateur, susceptible de répondre aux enjeux du XXIème siècle et d’intéresser bien au-delà des militants (dont nombre avaient désertés, d’ailleurs). C’est pourquoi j’ai soutenu la motion E, lors du congrès de Reims, pensant que Ségolène Royal était la seule à avoir la volonté et la force de régénérer le Parti socialiste ainsi que de renouveler en profondeur les pratiques politiques. Chacun sait désormais que c’est précisément pour cette raison qu’on lui a fait barrage – le reste, notamment l’alliance avec le Modem n’étant qu’alibi, faux-semblant idéologique, voire déni de réalité chez certain(e)s, ou plus simplement mauvaise foi. Mais passons.
Des idées novatrices et qui redonnent sens à la politique
L’idée de la démocratie participative tout d’abord, tant décriée de droite et de gauche, avant, pendant et après la campagne (3) est plus que jamais une réponse et une alternative au pouvoir quasiment autocratique exercé par N. Sarkozy et qui, comme vient de le dire Royal dans son discours de clôture de la campagne du premier tour des régionales, « épuise le pays ». Elle est surtout un approfondissement de la démocratie tout court, et ne s’oppose pas à la démocratie représentative, mais plutôt à la démocratie d’opinion, menée à coups de sondages, de manipulation du public souvent avec la complicité des médias les plus puissants.
D’ailleurs, force est de constater, que les politiques, pratiquement toutes tendances confondues, reprennent cette thématique, le plus souvent à mots couverts, parce qu’ils ont enfin compris, grâce à S. Royal, qu’on ne pouvait plus continuer à faire de la politique à l’ombre des experts et des cabinets ministériels, sans le peuple, voire contre le peuple.
Á ce sujet, les accusations de « populisme » – terme qui dans la bouche de ceux qui l’emploient est le plus souvent un synonyme de « démagogie » – en pire ! – si elles dénoncent des dérives réelles, me paraît aussi être brandi à tout bout de champ pour s’éviter de penser vraiment la crise de la démocratie, la désaffection des classes dites populaires, pas tant envers la politique qu’envers la classe politique. Et c’est ce que Ségolène Royal a perçu avant les autres, et ce à quoi elle tente de répondre en mettant en pratique la démocratie participative, notamment à l’échelle de la région Poitou-Charentes.
Liée à cette question démocratique, celle du lien social, de la solidarité et de la fraternité, qui est à reconstruire, à retisser autrement dans ce pays, est un autre thème remis au premier plan par S. Royal et qui depuis a tendance, lui aussi, à faire florès. Elle propose, par exemple, dans son projet régional la création d’éco-villages et d’éco-quartiers dans lesquels les habitants pourront mutualiser la prise en charge des diagnostics thermiques afin d’améliorer l’isolation de leur logement à moindre coût – ça n’a l’air de rien, mais c’est une façon de récréer du collectif autour d’un projet commun d’amélioration de son mode vie, et cela me paraît politiquement un acte fort. C’est aussi une illustration concrète de l’articulation entre l’échelon local et l’échelle globale.
Il n’est pas nécessaire de revenir sur le souci environnemental et écologique qui a toujours occupé une place centrale dans la pensée politique de Ségolène Royal.
Finalement, le facteur commun à toutes ces perspectives, c’est l’humanisme, au sens où c’est l’humain qui est remis au centre de la politique, c’est la confiance faite à l’expertise des citoyens dans le processus de prise de décisions. Ce thème je l’entends repris de part et d’autre également, et une fois encore, je me dis que Ségolène Royal a une vision d’avance.
C’est cette vista politique qui me paraît être un atout majeur de Ségolène Royal ; cette audace aussi, ce courage de dire ce qu’elle pense être juste au moment où elle le pense, quitte à faire l’objet, au mieux de railleries, au pire d’insultes, passant outre les opinions soi-disant autorisées d’une certaine élite politique et médiatique. Les exemples sont nombreux :
Je pense pour l’année 2009 à son discours de Dakar sur l’Afrique en contrepoint à celui totalement régressif de Sarkozy ; à son déplacement en Guadeloupe à la rencontre des habitants et des membres du LKP ; à son discours sur les Etats-Unis d’Europe dont on sait maintenant qu’on en aurait bien besoin – discours qui a été salué à l’époque par Jean Quattremer, journaliste spécialiste de l’Europe à Libé, et Bernard Guetta sur l’antenne de France-Inter.
Je pense à sa dénonciation de la taxe carbone et du piège tendu par Sarkozy qui instrumentalisait alors la « victoire » d’Europe Ecologie aux européennes. Alors que le PS, une fois de plus, il faut le dire, tergiversait.
Je pense à sa mise au pied du mur de François Bayrou au moment même où il tenait son congrès. Car finalement, c’est de cela qu’il s’agit – c’était un peu le coup de grâce, elle l’a enfin forcé à sortir du bois, et on connaît désormais le résultat. Mais que n’a-t-on entendu alors ? En revanche, il faudra bien séduire et convaincre une partie des électeurs du Modem le moment venu, et il vaut mieux commencer maintenant. Á moins qu’on pense gagner en 2012 sur la ligne de Jean-Luc Mélenchon et Marie-George Buffet… même la crise n’y suffira pas.
Enfin, sa dénonciation des écarts de langage et de comportement répétés de Nicolas Sarkozy et de ceux qu’il autorise de ce fait dans sa majorité (et même dans l’opposition !) comme facteur de dégradation du débat politique et de désaffection de la part des citoyens me paraît commencer à prendre de plus en plus de sens à l’issue de cette campagne régionale.
Bref, Ségolène Royal construit méthodiquement et sans dévier une offre politique cohérente et originale, qui ne se limite pas à la dénonciation de la situation présente mais qui, s’appuyant sur un regard lucide, sur une éthique, ouvre des horizons nouveaux, des espérances nouvelles. Je conclurai en citant son récent discours de Poitiers où elle redonne en une formule forte tout son sens au mot « politique » : « La politique, dit-elle, c’est lutter contre le découragement, c’est rendre possible ce qui est nécessaire à l’épanouissement humain ».
(1), sans doute en pensant à certains membres de ma famille, pas vraiment de gauche, mais que je sentais prêts à voter pour lui contre Sarkozy.
(2) Je pense que c’est un problème majeur en soi : en effet, quel jeune citoyen de 2010 pourrait avoir envie d’adhérer dans ces conditions, et surtout de rester – à moins d’être un militant-né, ce qui bien sûr n’existe pas.
(3) Voir le livre d’Yves Sintomer, Le pouvoir au peuple – Jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative. La découverte, Paris, 2007. Extrait de l’introduction : « la déclaration de Ségolène Royal [sur les jurys citoyens] fait l’effet d’une bombe. Et, de fait, elle déclenche des réactions d’une rare violence de la part de responsables que tout oppose par ailleurs […] Curieusement, les candidats de l’UMP et de l’UDF rejoignent alors une partie de leurs adversaires socialistes. Pourtant en novembre 2002, à l’Assemblée nationale, Ségolène Royal avait avancé, au nom du groupe socialiste, que celui-ci défendrait « la république des citoyens en proposant d’intégrer dans la Constitution le principe de la démocratie participative et de développer la mise en place de contre-pouvoirs dans une démocratie adulte », évoquant notamment l’instrument des jurys citoyens. Á l’époque aucun élu socialiste n’avait tiqué ostensiblement. » (Page 8)
Source: motione.over-blog.com/