14 MARS 2012 |
Son grand-père fut ministre de Georges Clemenceau, son père fut ministre de Charles de Gaulle, lui-même fut ministre de François Mitterrand. Et il épousa la fille de Pierre Cot, ministre de Léon Blum. Jean-Noël Jeanneney allie sa connaissance des rouages de la République à une distance corsetée de bon aloi. Hors de question d'écrire un livre du genre « J'ai mal à l'État ».
Ancien président de Radio France et de RFI, ayant succédé à Edgar Faure à la Mission du bicentenaire de la Révolution, ce « grand commis », selon l'expression consacrée, dont le dernier poste officiel fut la présidence de la Bibliothèque nationale de France (2002-2007), fêtera ses 70 ans le 2 avril. Secrétaire d'État au commerce extérieur (gouvernement Cresson) puis à la communication (gouvernement Bérégovoy), il a écrit L'État blessé(Flammarion) en réaction à la dégradation compulsive de la conduite des affaires publiques.
« Je peux témoigner que jamais je n'ai éprouvé que les conseillers de l'Élysée (pas plus que de Matignon d'ailleurs) se substituassent à moi ni dans les nominations ni dans les décisions et moins encore en se livrant à des déclarations publiques dans le champ de ma compétence. Chacun eût considéré cela comme insupportable, pas seulement pour sa fierté personnelle mais pour l'efficacité de la machine, le membre du gouvernement étant seul à même de plaider sa cause auprès du président et du Premier ministre, à ce niveau-là, et de défendre une politique devant le Parlement et dans les médias », écrit-il.
Son pamphlet entend prendre de la hauteur pour pointer la bassesse. Il décrypte, en un style relevé, « la vulgarité concentrée » d'un président aux manières d'adolescent attardé. Jean-Noël Jeanneney se drape dans une forme de noblesse d'État pour fustiger, chez Nicolas Sarkozy, des travers d'avocat d'affaires mâtinés d'une fascination déplacée pour l'Amérique, le tout s'exprimant dans « un certain débraillé » humilant à la longue, tant la planète se montre « goguenarde » face à cette permanente inconvenance française.
L'inculture crasse et revendiquée du président sortant, qui cracha de façon itérative sur La Princesse de Clèves, navre le professeur Jeanneney : « Peut-être le président de la République a-t-il rarement eu le loisir de s'approcher d'un roman qui l'aurait entraîné loin de son parler ordinaire, vers tout un héritage de raffinement, de subtilité et d'intelligence dont il était regrettable qu'il fît l'économie ; car c'est précisément la grande distance qui nous sépare de cette civilisation du XVIe siècle évoquée – ou rêvée – avec tant de grâce au milieu du XVIIe, de ses rituels et de ses comportements, qui permet de valoriser son enseignement universel quant à la dialectique de la passion et de la contrainte. »
Le comble est peut-être atteint, aux yeux de l'héritier qui parle au nom des principes, quand le parvenu Sarkozy, as des transgressions tape-à-l'œil, se mêle de faire du gringue à Clio, la muse de l'Histoire...
Jean-Noël Jeanneney :L'État blessé(Flammarion, 142 p., 12 €)